Mon père me tenait par la main chapitre 14

Publié le par Marie-Laure

1970
Nouveau boulversement.
Nous quittons Curis,le petit village des Monts d'Or.
Mes parents ont mis leur fond de commerce en vente,ils profitent d'une opportunité.
A Villars les Dombes,sur les trois boulangeries,une leur a été proposée.
Celle des Girard,dans la rue du Commerce.
Elle est tenue par deux frères depuis le décès du père.
Deux vieux garçons,l'un tout en rondeur,l'autre grand et anguleux.
Ce dernier a un surnom très cocasse,"le chouille"!
Pourquoi?Mystère et boule de gomme!
La mère assure la vente,mais c'est une vieille dame,plus de soixante dix ans.
Le magasin est vieillot,comme le fournil,mais comme dit Papa,il y a des possibilités.
Cela fait déjà un certain temps que mes parents attendent une telle occasion.
Mon père a le coeur accroché à sa petite ville.Maman est plus réservée,elle connait ce qu'elle quitte.
A Villars,il faut reconstruire,recommencer une nouvelle fois.
Hasard,peur du lendemain,elle consent,mais l'angoisse est réelle pour elle.

Curis,c'est un jeune couple qui a acheté la boulangerie de mes parents.
Il semble que leur financement soit un peu hasardeux.
C'est un meunier qui les a présentés comme repreneur.
C'est une chose courante dans ce milieu.
Il finance contre l'assurance que les nouveaux propriétaires achètent la farine chez lui.
Les remboursements sont à la discrétion du prèteur.
Cuisine interne entre les deux parties.
Mais certains meuniers ont des manières pas tout à fait réglo pour financer un tel projet.
Ils cherchent par tous les moyens à baisser le prix ou pire encore,à ne pas s'acquitter en totalité de la facture!
Papa a tendance à ne pas voir le mal!
Naïveté?
Papa est un homme intègre et pour lui il n'y a pas trente six solutions d'être honnète.
Ce n'est pas un homme d'affaires et il n'a pas l'habitude de discuter.
Bref,je l'ai su plus tard,mes parents ont perdu de l'argent,ils se sont faits avoir!
Il y a eu des impayés.
Cela n'a pas porté chance au nouveau boulanger car il a fait faillite quelques temps plus tard et en plus sa femme est partie!

En mai,nous emménageons dans notre domicile villardois.
La seule conséquence pour ma soeur et moi est que l'année scolaire n'est pas terminée,nous serons donc pensionnaire durant les deux mois restant.
Mais cette fois ci,pas de problème.
Par contre Véro va subir un réel déchirement.
Je crois que ce changement l'a beaucoup affecté.
Elle quitte sa Moncel!
Depuis dix ans,elle était constamment à ses cotés,car bien que Véro ai grandi et n'ai plus besoin de nounou,mes parents ont gardé Moncel à la maison.
Elle est présente quand elle se reveille,elle s'occupe de sa toilette,de ses vètements,de ranger ses affaires,de ses repas,bref,omniprésence,complicité et amour de part et d'autre.
Du jour au lendemain,tout ce monde s'effondre.
Bien sur,il y aura les vacances,mais c'est tellement peu à comparer.
Je pense que le mal être de ma soeur viendra de cette séparation brutale.

En juin,après rénovation du fournil,changement de four,peinture neuve,c'est l'ouverture.
Centre ville.
Rue principale qui sépare en deux la petite ville.
Le magasin est décoré à l'ancienne mode,mais il est spacieux.
Vitrines entourées de bois encadrant la porte d'entrée.
Grande banque étagère dans le coté droit de la boutique jouxtant les présentoirs de grilles chromées qui s'alignent contre le mur.
Autres présentoirs identiques,mais contre le mur derrière la banque caisse.
Plateaux de verre portés par des tubes chromés eux aussi occupent les vitrines.
Le dernier mur,celui de gauche est recouvert sur toute sa longueur d'étagères de bois stratifiés.
Peinture jaune pâle et bois brut vernis.
Le numéro de téléphone se détache sur la vitre de la porte.
Le 40.
A l'extérieur,la boulangerie est encadrée par un Casino à gauche et une petite rue la longe sur la droite.
Viennent ensuite une charcuterie,un laboratoire de produits d'hygiène,une boucherie.
En face,un magasin de prèt à porter,un restaurant,l'Ecu de France d'où s'échappent aux heures des repas des effluves d'ail et de persil,invite à déguster les fameuses grenouilles.
A quelques mètres,deux autres restaurants,Le Col Vert et La Grenouille étalent leurs vitrines où les spécialités des Dombes et de la Bresse sont également à l'honneur.
A un bout de la rue,l'Auberge de la Tour présente ses menus,et de l'autre,le café restaurant de l'Eglise fait le plein lors des sorties de messe le dimanche.
Au carrefour de la nationnale,l'ancien établissement Burnichon accueille toujours les gourmands.
Les alentours de Villars regorgent de restaurants et de petits cafés.
Saint Olive,Boulignieux,Le Plantay...
Ils deviendront très rapidement les clients fidèles et reconnaissant de mon père.
Reconnaissant car leurs propres clients ne cachent pas le plaisir qu'ils ont à déguster le pain qu'on leur sert.
Des établissements bien plus éloignés vont venir s'approvisionner chez Papa.
Alain Chapel est à plus de vingt kilomètres et pourtant,tous les jours son chef de rang Mr Fouquet vient à la boulangerie.

Le pain de Papa est une merveille.
Une gourmandise!
Révélation.
Travail à l'ancienne.
Amour du métier.
Papa prend son temps!
Il dorlotte la matière,c'est elle qui décide.
Respect.
Il ne se disperse pas,pas de pain spéciaux.
Les grands standarts,ficelles,baguettes,fluttes,les pains à croute blonde.
Gros pains et grosses couronnes sont très appréciés des gens de la campagne.
Croute rousse allant au brun profond.
Pain bien cuit,aimant le coup de chaud qui noircit sa peau crevassée.
Ce sont ces pains qui se conservent longtemps,une semaine sans problème.
Les agriculteurs font le dépalcement principalement le mardi,jour de marché,ils achètent le pain pour leur consommation hebdomadaire.
Les restaurants ont une préference pour les petites et grosses couronnes.
Premièrement parce que c'est un pain qui fait très "campagne",rustique,se mariant avec n'importe quel mets,mais en plus il se garde sans rassir et même se bonifie d'une journée à l'autre.

Il faut avoir pénétré dans le fournil d'un boulanger pour appréhender la magie du pain.
Environnement tiède,feutré,ouatiné de poussière de farine.
Matrice d'une transformation tout en douceur.
Le pain est un trésor de couleurs,d'odeurs et de sensations.
Couleur de chataigne,brillance et chaleur ocrée.
Croute rousse constellée de petits boursouflures rondes et translucides.
Derniers stigmates de la cuisson.
Quand on coupe le pain,bruit des feuilles d'automne qu'on piétine.
Odeur de blé écrasé,acreté légère et mélange subtile d'iode et d'amidon quand la tranche se sépare,découvrant la mie.
Blancheur alvéolée,éponge moelleuse et fraiche.
Le pain est la dernière étape de la préparation minutieuse d'une matière vivante et capricieuse,sujette aux sautes d'humeur si la température baisse ou s'élève,si le temps est à l'orage.
Sa nature se modifie si la main du boulanger ajoute trop de sel,ou trop d'eau,trop de levain.
Le levain!
Le secret du bonheur!
C'est le levain qui fait le pain.
Papa surveille son levain,petit paton informe,boursoufflure gazeuse à l'odeur piquante qu'il a prélevé sur le pétrissage de la veille et qui va donner naissance à une nouvelle fournée.
Toute la journée,cette boule fièvreuse et enflée,soupoudrée d'un soupçon de farine a couvé sous le carré de tissu de coton.
Le soir,quand la nuit tombe,tout est prèt pour que Papa accomplisse son art.
Le pétrin tourne lentement,en cadencccce,mélangeant farine,sel,eau, levure et levain.
Rien d'autre!
Simplicité et complexité.

Longuement les pales du bras du pétrin qui ont remplacé les bras de chair du boulanger,plongent et replongent dans cette masse élastique et collante.
L'attente vient ensuite,il faut du temps.
La patience est de mise,pas de compromis possible.
Un jour,enfant,j'ai vu un documentairesur les termites.
La reine s'étalait dans une des galeries.
Symbole de la continuité,assurance de la pérénité de la colonie.
Corps vibrant,animé d'un bout à l'autre,gonflé comme une outre.
Depuis,j'ai toujours cette vision en regardant la pâte reposer dans le bac d'acier du pétrin.
Masse vivante,se nourrissant d'elle même pour devenir énorme et qui peu à peu monte à l'assaut du bord du pétrin.
Le boulanger la recouvre d'un nuagelèger de farine et la borde dans un drap de toile de jute.
C'est une longue maturation,tranquille,régulière.
Relent acide de levure,odeur doucereuse de la fleur de farine.
Poudre de perlimpimpim,poudre magique qui par sa finesse et sa qualité renforce l'action du lecain.
Papa aime le contact avec cette matière.
Blancheur,carnation des femmes peintes par Rubens.
Douceur et finesse d'un grain de peau.
Tiédeur d'un corps alangui,endormi,abandonné.
Il connait son secret.
La métamorphose est affaire de patience et d'attention.
Pour faire un bon pain,il faut de bons produits.
Nature à l'état brut.
Le pain symbole de vie,de prospérité et d'abondance.
Papa n'aspire qu'à un seul but.
L'amour du travail bien fait!

La récompence est à la sortie du four,quand des portes chauffées à blanc,sort en crépitant les pains aux teints de noisettes et de miel mélés.
Explosion d'odeur et de chaleur.
Crépitements des minuscules bulles d'air emprisonnées dans la croute ocrée comme la glaise des Dombes.
Les mains de Papa sont caleuses,rembourrées de corne,façonnées par le pain à la peau rapeuse et brulante.
Il regarde,examine,traque le défaut.
Recherche de la perfection.


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tachka 13/08/2008 17:31

Que de souvenirs eemontent   à ma mèmoire, notre voisin était boulanger et là les odeurs, le bruit tout est revenu et je me suis retrouvée tellement d'anées en arrière!            Amicales pensées.

jean-marie (Lambert Palis) 03/04/2007 23:47

ce petit mot simplement pour te dire que je t'ai fait parvenir le poème sur ta boîte mailbisejm

grenouille 02/04/2007 18:20

C'est agréable ce petit voyage dans le temps et dans le fournil de ton Papa ! Je m'y revois...
Je me rapelle de l'odeur aussi bien sûr ... cette bonne odeur avec laquelle je me réveillais lorsque je dormais dans ta chambre au-dessus de la boutique...
Nostalgie Nostalgie
En tous cas, je lance un défi à tous les boulangers: égaler le pain de mon Tonton , le meilleur pain du monde!!!
gros bisous

Marie-Laure 03/04/2007 03:06

Bonjour sophie,Et oui toi tu sais réellement de quoi je parle pour avoir vécu la vie de la boulangerie et toutes ces odeurs.Nostalgie,oui tu as raison,mais c'est bon de se faire du mal pour se faire du bien!BisousMarie-Laur

marei-noëlle 02/04/2007 16:34

bravo M.Lure,
je découvre une ancienne saint-Charlienne pleine de talents, cette page sur la boulangerie est merveilleuse, très agréable à lire et si bien dépeinte, on en a l'odeur qui sort du PC!
bon rétablissement, à bientôt,
amitiés, MN

Marie-Laure 03/04/2007 03:03

Ia oranaMerçi pour ta visite.Je vais beaucoup mieux,juste une question de  convalescence.Bonne journée à toi assiAmitiésMarie-Laure

:0038: @nne marie :0010: 02/04/2007 15:29

Beau métier et quelle adresse afin de nous faire gouter toutes ces merveilles ! ! Bonne fin de journée et gros bisous@nne marie