Mon père me tenait par la main chapitre 9

Publié le par Marie-Laure

1 mai

Premier mai
Jour d'anniversaire de ma soeur!

Hopital Flériat.
Avant d'entrer dans la chambre où repose Papa,j'ai regardé par la petite vitre au centre de la porte.
Peur,crainte.

Il est là,allongé,inerte.
Sa respiration semble difficile,saccadée.
Grandes inspirations!
Je suis oppréssée,comme si c'était moi qui respirait.
Le drap se soulève,mouvements,la vie.
Le masque à oxygène cache le bas de son visage.
Je réagis soudain,un masque à oxygène,on a enlevé les fins tuyaux de ses narines.
Mince!
Je vérifie la feuille de soin.
On a augmenté le dosage,très augmenté même!
L'expiration est courte,brutale,les poumons parraissent se vider d'un seul coup.
Comme un soulagement,évacuation.
L'inspiration,longue,laborieuse.
Inspiration d'un nageur remontant à la surface.
J'ai l'impression qu'il fait un effort,que l'air s'évapore avant d'être aspirer,et qu'en fait il absorbe du vide.
Sensation de souffrance.
Pourtant aucune trace de douleur sur le visage,visage lisse,calme.
Souffle rocailleux.

Gargouillis,comme si une myriade de bulles crevait au fond de sa gorge.
Sensation de noyade.
Le plongeur en apnée qui happe l'air goulument dés qu'il crève la surface.

Maman s'est assise contre le lit.
Elle a pris la main qui reposait,sage sur le drap blanc.
Rituel depuis quatre jours.
Larmes qui perlent,contenues par les cils pâles.
Détresse!
Comme moi,elle encaisse en quelques secondes le choc.
Emotion,angoisse,impuissance.
Répétition de la même pièce chaque jour,la même  tragédie qui va s'intensifiant,les mêmes acteurs,les mêmes décors.
Quel est le dénouement?

Je m'efforce de rester calme,mais cette respiration m'agresse.
J'ai l'impression d'un combat.
Mon père se bat,ses halletements en témoignent,pour moi,c'est l'évidence!
Son torse se gonfle.
Cette image de noyé se débattant pour retrouver son souffle.
J'ai réellement cette vision,mon père se débat.

Il faut que je bouge,je sors voir l'infirmière qui m'a déjà reçue.
Je previens maman,je vais aux nouvelles.
La chef de service n'est pas là,une de ses collègues me renseigne.
Elle joue avec les mots.
L'état de votre père ne s'est pas trop dégradé,mais c'est préoccupant.
Il a besoin de davantage d'oxygène,on craind qu'il y ait des complications au niveau des reins.
Il a un peu de fièvre,c'est un soucis.
Cet aprés midi vous pourrez rencontrer le chef du service,il saura mieux vous répondre.
Méfiance!
Je vois bien qu'elle est ennuyée,cette conversation l'indispose.
Elle semble vraiment génée,son regard me fuit.
Je comprends aussitôt qu'elle cherche à minimiser.
Au fur et à mesure que je l'écoute,je sens ma nuque se glacer.
Merde,mince alors,cette fois c'est réellement grave,j'en suis certaine à cet instant,Papa va très mal.
Je perçois derrière les phrases rassurantes de l'infirmière une énorme tension.
La vérité en fait.
La vérité que je ne veux pas croire.
Depuis l'hospitalisation de mon père,je suis devenue d'une méfiance extrème.
Je suis habituellement d'une nature conciliante.
Serge me trouve trop naïve car je fais facilement confiance,il dit que je ne vois pas le mal.
Mais dans ce contexte,j'analyse,je dissèque et me surprends à envisager constamment le pire,même si rien ne le laisse présager.¨

Papa glisse doucement vers l'inconnu.
Il part,ne se rendant compte de rien.
Lentement,sans effort,sans douleur.
Apparence ou réalité?
Il sombre,happé tel une feuille dans le courant d'un torrent.
Impuissance,inconscience.
Le tourbillon d'une dernière valse!
Petit à petit son cerveau se déconnecte,son esprit s'embrume,son corps se relache.
Une valse avec la Garce!

Retour dans la chambre blanche.
Pourquoi les chambres des hopitaux sont elles toujours peintes en blanc?
Papa,allongé,repose les yeux fermés.
Fermés sur quoi,sur quelle vision?
Fait-il un rève ou un cauchemar,dans quelles méandres son esprit vagabonde t-il?
Est il vraiment absent ou perçoit ilun bruit,une présence?
Son inertie est pesante.
Sait il que nous sommes à ses cotés,a t il encore sa conscience?
Sentiment d'éloignement.
Frustration.
Il nous échappe et nous ne comprenons pas.
Pourquoi maintenant,pourquoi si vite?
Toujours cette respiration,rauque,obsédante,déra,geante.
Envie de se racler la gorge  pour évacuer les glaires qui semblent encombrer ses bronches.
Envie de tousser,de respirer à sa place.
Envie de hurler pour qu'il nous entende,nous réponde.

Maman est prostrée,caressant la paume rugueuse de Papa.
Je lui dit que l'infirmière était absente,que létat de Papa est stationnaire.
Pourquoi ajouter à son désarroi pour l'instant?
Elle semble se réfugier dans ses pensées.
Nécessité de bouger,que je fasse quelque chose,n'importe quoi pour m'évader,me libérer.
Je me sens de plus en plus mal à l'aise,poids sur la poitrine,nausée mais surtout cette énorme grosseur qui stagne au fond de ma gorge.
Un bogue de chataigne coincée dans la trachée.
Des mots tellement banals qui ne peuvent décrire mes sentiments.
Quand la douleur est trop exacerbée,comment la traduire par de simples paroles.
Je me sens enfermée,prisonnière de cette chambre aux murs clairs.
Prisonnière de l'image de Papa qui s'essouffle dans ce lit qui n'est pas le sien.
Chair de poule,frissons.
Impression d'une autre présence.
Dégout,explosion de terreur.

Je ne la vois pas,mais je la sens,elle pue!
Debout à coté du lit en fer blanc,elle est là!
Je sais sa présence,à cet instant précis,j'ai compris.
Elle ne le quittera plus,elle le cajole,elle sait qu'elle gagne.
C'est une question de temps,d'heure peut-être.
Elle sait qu'il lachera prise,ce soir,demain,un peu plus tard.
Elle ne se contente pas seulement de lui caresser le bout des doigts.
La Mort le tient par la main!

Ce n'est pas possible!
Il y a forcément une issue.
Espoir de l'entretien prévu l'aprés midi avec le chef de service.
Je me raccroche à cette bouée,il ve me dire,il va nous dire ce qu'il se passe.
Une réponse,encore,au moins une réponse.
Savoir,à défaut de comprendre,savoir à défaut d'accepter.
Avoir la connaissance,être dans le secret,étaler le jeu sur la table,bien à plat.
Et pourtant!
Je n'y crois pas vraiment,plus maintenant.

Retour sur Villars.
On se traine,manque d'entrain.
Nous sommes obsédés par notre visite de ce matin.
Que faire!
Je sens maman complètement en ruine.
Elle ne dit rien,essuie ses larmes de temps en temps.
Soupirs!
Elle évacue le trop plein d'angoisse.
Trop plein de larmes.
Impossible d'avaler quelque chose.
Ecoeurement extrème.

Treize heure!
Le soleil est ardent,pas un souffle d'air,calme,chaleur éttouffante.
Le temps est à notre image,suspendu et pesant.
Maman s'est assise au salon dans les bras d'un fauteuil.
Fatigue,manque de sommeil,elle somnole.
Je sors faire le tour de la villa.
Je vais devoir passer la tondeuse et desherber les bordures de l'entrée.
Un buisson de pivoines laisse éclater ses fleurs roses et odorantes en face d'un massif d'irris mauves et mordorés.
J'arrive sur la terrasse de derrière,contourne une haie de lauriers.
L'ombre des branches des deux cerisiers sillonne l'herbe.
Les dégats occasionnés par la récente vague de froid qui a transi la France avant mon arrivée sont tellement visibles.
Bouquets de fleurs noircies qui s'éffritent au moindre vent,feuilles recroquevillées au vert indécis.
Je longe l'étendage et butte sur la serre de mon père.
Serre,un bien grand mot pour cette cabane en planches.
On l'a baptisé ainsi car deuxdes pans se murs sont éralisés avec d'anciennes baies vitrées.
C'est le domaine de mon père.
Il y passe de longues heures pour préparer ce qu'il plantera en pleine terre le moment venu.
L'intérieur est un fouillis où se mèlent odeur de terre et de moisi.
Sur une étagère,des bacs en polystirène protègent des alignements de godets remplis de terreau.Certains ont enfanté une tige malingre,indéfinissable,l'étiquette en bordure des bacs désigne l'espèce qu'ils abritent.
Sous l'étagère,un bric à brac de pots en terre,en verre,en plastique en attente d'être utilisés.
Des centaine sen vérité,entassés dans des cartons dont les fonds moississent rongés par l'humidité du sol.
En face contre les panneaux de verre,d'autres godets s'étiolent,des plants de tomates semble t il.
Le manque d'eau est visible.
Un panier d'osier débordant de sachets de graines,de boites d'engrais,cotoie de petits bocaux en verre style pots de bébé rangés contre le mur de moellons.
Chaque pot contient des graines,le nom de la fleur est inscrite sur une étiquette scotchée sur le couvercle.
Des boites d'allumettes,grand modèle,servent également d'abri à un certain nombre d'espèces.Le nom au crayon à papaier est marqué sur la tranche coulissante de la boite.
Un arrosoir en plastique vert accueille une énorme toile au centre de laquelle s'étale une araignée dorée.
La lunière filtre au travers des vitres poussièreuses.
Des stries de soleil où flotte une myriade de particules caressent les minuscules végétaux.
C'est mon père qui a façonné la terre de chacun des godets,lui qui a semé la minuscule graine en leur centre,lui encore qui a arrosé et disposé ses plantations sur les planches de l'étagère.
Un pot en argile abrite un géranium rescapé de l'hiver.
Tige fragile et déssechée,un trésor pourtant.
L'empreinte d'un pouce creuse la surface terreuse.
Un pouce de Papa!
Il est là,omniprésent et atrocement absent.
Son âme habite la serre,j'ai l'impression de le retrouver et de l'avoir perdu à la fosi.
C'est boulversant.
Je sors,en larmes,gosier serré,la tenaille de la peur,peur de le perdre vraiment,me pince dans la poitrine.
Merde,pourquoi n'est il pas là,encore. 

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:0014: @nne marie :0010: 29/01/2007 11:18

Texte poignant et quel courage , il t'a fallu pour le rédiger ! !   Gros bisous !       @nne marie qui part au Caire cette nuit pour passer la journée avec Josiane et revenir demain soir ! ! crevée mais contente ! ! ! !