Mon père me tennait par la main chapitre 7 suite

Publié le par Marie-Laure

La journée a été décevante,dés ce matin.
Nous avons laissé Vanille chez des voisins,avec sa petite copine fanny.
Peur que la vision de son grand père la choque.
Hors de question de l'amener!

Papa n'a pas retrouvé l'allant de notre première visite.
Il a compris que nous étions là.
Du moins c'est ma certitude,mais lors de brefs instants de lucidité.
Trop brefs instants!
J'ai brandi sous ses yeux emplis de brouillard le dessin de Vanille.
Dans son regard,je n'ai pas vu une lueur de compréhension.
A t-il réalisé?
Je ne crois pas.
Mon dieu!
Peut-être trop fatigué?
Regard sans étincelle,éteint.
L'or qui flamboyait dans ses iris s'est évanoui.
J'ai scotché la feuille de papier sur le mur en face de son lit.
Petite fenètre lumineuse sur l'uniformité de la peinture blanche.
Les coulerus sont vives,les traits bien marqués au feutre épais.
Un grand"JE T'AIME" en lettres d'arc en ciel tient tout le haut de la page.
Peut-être la verra-t-il?
Je doute,je doute affreusement.
Je suis fatiguée,démoralisée.
Cette apathie me déconcerte,m'angoisse,me terrorise.
Toujours les mêmes mots qui reviennent.
Je pensais le trouver mieux,reposé,mais rien,mes espoirs ont été vains.
Je suis déçue,frustrée et trop inquiète pour réussir à réagir.
Je me laisse un peu aller,porter^par les évènements.
Papa est un peu agité,sa jambe valide fait un mouvement de va et vient,de bas en haut sous le drap.
Il semble mal respirer,tourne la tète vers la droite,soupire.
Peut-être des cauchemars?

Tète à tète stérile,relation impossible.
Nous restons stupidement inutiles au bord de son lit.
Débordantes de bonne volonté,d'envies,d'amour refoulé.
Debout à ses cotés,fixant avidement ce visage.
Cette tète,dernier receptacle de l'identité de mon père.
Dernier espoir!
Tète qui s'effondre à droite ou à gauche sous les coups de buttoir de cette respiration cahotique.
Les joues rosies par la fièvre sont piquetées de barbe naissante.
Les infirmières ne l'ont pas rasé ce matin!
Pourquoi?
Négligence ou nécessité de le laisser au calme?

J'ai tellement peur de ce qui peut arriver.
Je redoute les jours,les heures,les minutes à venir!
Besoin d'aller aux toilettes,nausées,intestins noués.
Merde,comme si se vider par en haut ou par en bas devait soulager!
Si seulement je pouvais vomir ma peur.
Une bonne fois pour toute,immédiatement.

Nous sortons complètement déboussolées,vidées d'énergie.
Energie gaspillée,inutile puisque Papa n'en a pas profité.
Il fait chaud.
La voiture est devenue une vraie fournaise d'être restée garée au soleil.
On ouvre les portières pour aérer quelques minutes.
Impression d'avoir reçu un coup sur la tète.
Maman est silencieuse et je n'ai pas le courage d'engager la conversation.
Pour quoi dire!
Ma désillusion,mes craintes,ma tourmente.
Non,ne rien dire,taire mes appréhensions.
Attendre,il faut attendre.
Encore.
Garder une lueur,une flammèche d'espoir,une simple étincelle s'il le faut,mais attendre!
Les larmes que l'on sent mais qui ne peuvent s'écouler.
Est ce de la force ou bien suis je bloquée de trop redouter?

Dés notre arrivée à la villa,maman s'effondre dans un fauteil.
Je lui propose une tasse de thé,mais elle me répond qu'elle est fatiguée.
Je lui dis qu'elle devrait aller dans sa chambre s'allonger quelques minutes,elle serait plus à son aise.
Elle est d'accord,je l'accompagne et lui demande si je dois la réveiller pour diner si elle s'endort vraiment.
Non,elle préfère rester seule.
Je n'insiste pas,je suis incapable d'avoir une conversation,incapable de réagir pour le moment.
Je suis même soulagée qu'elle désire s'isoler,pas besoin de faire d'effort.
Egoïstement j'ai la sensation d'échapper à une corvée.
Lui remonter le moral !Le mien est en dessous de zéro!
Avant de refermer la porte de sa chambre,je jette un dernier coup d'oeil.
Elle s'est étendue à sa place,à gauche du lit,sur le coté,visage tourné vers la fenètre,je ne vois que son dos.
Elle porte un corsage blanc à pois bleus et a recroquevillé ses bras contre son torse.
Ses jambes dépassent de sa jupe bleue marine,jambes blanches aux fins mollets.
Maman est pourtant une femme un peu forte.

C'était une jeune fille toute frèle,mais après la naissance de ma soeur,elle a gardé des kilos superflus.
Sa troisième grossesse n'a pas amélioré la situation.
Beaucoup de travail,peu de temps pour s'occuper d'elle.
Vers quarante ans,elle a eu de graves problèmes de santé.
Elle maigrissait,était constamment fatiguée,sans énergie.
Les médecins ne trouvaient rien,les analyses n'analysaient rien,les radios ne montraient rien et elle continuait de maigrir et de perdre ses forces.
Spectre du cancer!
Le travail à la boulangerie n'arrangeait pas son état.
Maman était une maniaque du rangement,du ménage,il fallait que les différents pains,les viennoiseries,les gateaux soient toujours au rende-vous des désirs des clients.
Sa fatigue l'agaçait profondement.
Cette situation a perduré plusieurs mois,elle a fait connaissance avec l'atmosphère des hopitaux suit à ses successives hospitalisations.
Séjours répétés,diagnostics à répétitions,médecins dubitatifs,génés et agacés d'être mis en echec.
En désespoir de cause,on lui a fait passer un scanner.
A cette époque,c'était tout nouveau,le dernier cri,un appareil énorme.
On a vu.
Un diagnostic.
Des tumeurs agressives avaient tel un lierre,entouré le pancréas de leurs tentacules.
Opération,long séjour à l'Hotel Dieu à Lyon.
Ma grand mère à la retraite depuis quelques années a repris du service.
Elle logeait à la boulangerie,servait au magasin,s'occupait de la maison.
Vie chamboulée,désorganisée!
Papa refermé sur lui même telle une huitre.
Thomas et Véro énervés,destabilisés,conflits avec la grand mère.
J'étais en pension chez les soeurs à Lyon,à St Charles de Serin.
Vu la situation particulière,j'avais l'autorisation de sortir pour me rendre au chevet de maman dés que mon emploi du temps scolaire le permettait.
Je passais les mercredis après midi assise au bord du lit,discutant ou la regardant dormir.
Cela nous a rapproché à cette époque.
J'ai toujours eu une âme de saint bernard.
Pourtant la douleur des autres me met mal à l'aise.
Impudeur,gène.
Elle a mis de nombreux mois à se rétablir,la plaie de son abdomen ne se cicatrisait pas correctement.
Elle a repris du poids,trop peu être.
Toujours la boutique,les enfants,les autres.
Et puis elle aime bien manger,c'est une bonne vivante.

La maison sent la solitude.
Il est seulement 17heures,je préfère sortir dans le jardin.
Le soleil brille derrière la chevelure des sapins.
Faisceaux de lumière tamisés par l'épaisseur des branches.
L'oie de mon père arrive en se dandinant,hautaine,son gracieux cou de satin gris relevé.

Il y a quelques années,mes parents avaient un terrain nettement plus grand,une botasse,une grande mare occupait un angle du jardin.
Elle était entourée de roseaux,de joncs pelucheux,de bosquets d'arbustes.
Papa avait empoissonné son mini étang et lors des réunions de famille,des vacances,les enfants organisaient des parties de pèche pique nique.
Souvent nous devions mettre la main à la ligne pour remettre un ver ou un asticot au bout de la canne ou bien démeler le fil de pèche suite à une mauvaise manoeuvre,un lancer laborieux.
Parfois,le fil s'emmelait dans les plantes aquatiques et mon père,retroussant ses pantalons,pataugeait dans la vase pour récupérer le matériel.
Chaque prise,petite ou grosse était accueillit avec la même ferveur,le même plaisir.
Mon frère dans ses jeunes années finissait régulièrement sa journée dans la mare.
Il avait glissé en passant,la canne à pèche l'avait entrainé,bref de toute manière dés que Thomas se trouvait à proximité d'un plan d'eau,irrémédiablement on le retrouvait mouillé,trempé,crotté.
Maman avait l'habitude d'avoir constamment des vétements de rechange pour lui dans la voiture,car cette manie de tomber à l'eau pouvait se produire lors d'une sortie,d'un pique nique,d'un epartie de pèche et cela qu'il fasse beau ou pluvieux.
Mon père avait fait l'acquisition de cols verts et d'un couple d'oies qui animaient le plan d'eau de leurs tapages.
Chaque printemps,il avait la joie de voir s'ébattre les petits derniers nés.

Beaucoup,une fois adultes,s'envolaient pour d'autres contrées.
Certains restaient sur place et parfois,mais rarement,l'un d'entre eux devenait le plat de resistance du diner,mais seulement si Papa trouvait que la surpopulation menaçait le plan d'eau,et ses critères n'étaient guère sévères.
Le couple d'oies avait pris l'habitude de faire son nid dans une énorme touffe de roseaux mélés d'iris jaunes.
Papa prélevait quelques oeufs qui permettait à ma mère de confectionner de délicieux gâteaux.
Lors d'une couvaison,un renard a dévoré la femelle.
Le jard ayant besoin de compagnie s'est chargé de la protection des canetons,il est devenu nounou de canards!
Mais le temps a passé,le terrain était trop grand,mon père avait de plus en plus de difficulté à l'entretenir,il a donc décidé d'en vendre une partie.
C'était également un moyen d'avoir quelques liquidités,de se sentir plus à l'aise financièrement.

Papa a pris sa retraite à 58 ans.
Il était fatigué,usé.
Son médecin lui a affirmé que s'il voulait profiter de sa retraite et bien il valait mieux pour lui la prendre tout de suite s'il en avait les moyens.
Il les avait,il est devenu retraité,mais sans retraite.
Les commerçants sont en retraite à 60 ans et elle est plutôt chiche,c'est le moins que l'on puisse dire.
Ses économies ont diminué,la maison n'était pas toute remboursée,il fallait d'autres revenus.
La vente d'un bout de terrain a tout arrangé.

Coup de téléphone.
Le chirurgien vient de rappeler.
Il a longuement évoqué le cas de mon père avec la neurologue.
Le bilan est pesant,ravageur.
C'est très sérieux.
Mais malgré tout,paroles réconfortantes.
Doute,affreux doute!
Paroles à la guimauve jusqu'à l'écoeurement.
Sa voix douce et monocorde semble chercher à m'envouter.
Mon esprit est anesthésié.
A la proposition de Bénedicte de tenter un transfert sur Lyon,il n'en voit pas l'utilité.
Pour lui,le service de l'hopital de Flériat est à même de gérer convenablement la situation.
Pour être tout à fait franc,il pense que si on essayait ce changement,les risques pourraient être importants,trop de fatigue.
Il nous assure que s'il devait prendre une telle décision pour son propre père,il n'en ferait rien.
Possibilité de complications.
Une épreuve supplémentaire pour le patient.
Il n'emploie aucun mot pouvant donner à penser que l'issue peut être fatale.
Constat tout simplement,dur,mais compréhensible.
Un toubib qui sait se faire comprendre,sans l'abrupte jargon médical.
J'écoute,tendue à l'extrème,suspendue à cette voix calme et posée.
L'angoisse a l'état pur.
Je ne sais pourquoi,mais j'espérais un tranfert vers Lyon,une porte de salut en quelque sorte,un espoir.
Mince,je ne sais pas,je m'étais déjà fait un film,un scénario à mon goût,du sur mesure,une délivrance.
Retour sur terre,en catastrophe,sans concession.
Atterrissage forcé!
L'angoisse de l'inconnu,du devenir.
Je me sens paralysée,comme si j'attendais debout face à un nuage de sauterelles.
Dans les oreilles,un bourdonnement odieux,sur le visage un souffle morbide.
Je connais les dégats de ces nuées.
Terre ravagée,symbole du calvaire de mon père,symbole de notre detresse face à l'ineluctable.
Est-ce que les jeux sont faits,les dés jetés?

J'explique à maman les détails de cette discusion.
Depuis que je suis à la villa,dés qu'il s'agit de Papa,elle me passe le téléphone.
Ensuite je régurgite avec plus ou moins de précision.
Elle voudrait ainsi éloigner l'inconnu,gagner quelques minutes d'espérance.
Elle dit ses espoirs,je rétablis l'équilibre en suggerant les craintes et les possibles améliorations envisageables.
Soucis de vérité,mais en la rendant moins cruelle peut-être.
Mais toujours besoin de la protéger,j'ai tellemnt la hantise de ce qui peut survenir.
Ménager ses forces,adoucir son attente,aplanir les difficultés.
M'occuper ainsi moi même,me saouler à penser à maman plutôt que de mettre en évidence ma propre terreur.

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Mimisan 17/01/2007 14:00

Ce sont toujours des souvenirs assez lourds à digérer... Tant mieux si pour toi la parole est libératrice.Je t'ai mis un mail par le contact OB. L'as-tu reçu?Bisous de Tokyo.