Mon père me tenait par la main Chapitre 6

Publié le par Marie-Laure

C'est le début de l'été.
Le mois de Juin.
L'amour de Louis et Francine rayonne.
Mais le soleil est absent,on attend sa visite chaque jour depuis plusieurs semaines.
Il a déserté la campagne des Dombes.
Dans le petit matin,les étangs fument comme galettes sortant du four.
Le temps est à la pluie,pluie fine aux gouttes aiguisées qui vous font frissonner.
Petit vent fripon qui soulève les jupons et emmèle les cheveux.
Petit gout d'automne,un peu vif et piquant.
Les hirondelles sont pourtant au rendez-vous.
Elles nichent sous le toit de la remise et ont depuis longtemps commencé leurs allers retour entre les nids et l'immensité du ciel brouillé.

La maison Curvat s'est réveillée de bonne heure.
Aujourd'hui,Louis se marie!
Mariage sous la pluie.
Mais ne dit-on pas"Mariage pluvieux,mariage heureux"!

On attend les parents de Francine,deux de ses frères,deux de ses soeurs,la famille est clairsemée.
Les Canard ne peuvent pas participer aux frais,ou plutôt la mère ne veut pas,il a fallu limiter les invitations,les Curvat ont des moyens limités.
Mais ce sera jour de fête,jour heureux,jour de souvenirs.
Le jeune marié a belle allure dans son costume flambant neuf.
L'oeil conquérant,le cheveu brillant.
Il est le maître du monde au bras de sa fiancée.
Sa future épouse,mon dieu,qu'elle est belle!
Les Gotte ont fourni le tissu de la robe,un tissu rare,"la peau de poulain",une soie magnifique incrustée de motifs satinés et délicats qui lance ses reflets à chaque mouvement du corps mince qu'elle enveloppe.
Les boucles brunes ont été disciplinées prés des oreilles,dégageant son cou gracieux.
Le bonheur lui va bien,rosissant ses joues,illuminant son regard de lapis lazuli.
Une poupée de porcelaine.

Mariage simple,mariage de campagne.
Les doigts s'entrelacent,les yeux pétillent,les lèvres dessinent des sourires tendres.
L'amour plane dans cette petite église au charme médiéval.
Les époux s'étonnent.
Mais oui,ils sont réellement mariés!
L'aventure commence,l'aventure de la vie.

La sortie des mariés se passe encore sous la bénédiction des cieux,gouttelettes légères et serrées.
Embouteillage soudain de parapluies.
Direction,le restaurant,l'établissement Burnichon.
Restaurant réputé dans toute la région,situé au carrefour de la nationale traversant Villars et reliant Lyon à Bourg en Bresse.
Spécialité:les grenouilles.
Les invités en ont dégustées à desserrer leurs ceintures.
Les petits os fins font guirlandes tout autour des assiettes,petit ossuaire macabre pailleté d'ail et de persil.
Le repas a été gai et réjoui par le vin du Beaujolais.
Quelques gouttes sanglantes parsèment la nappe blanche.
Une seule ombre au tableau,le courant ne passe pas entre les Curvat et les Canard,entre les parents en particulier.
La mère de Francine,trop revèche,trop exubérante,envieuse peut-être,le père trop soumis à sa femme,n'osant plus se laisser aller à l'humeur festive.
Nuage passager qui a plané sur les convives,s'éffilochant peu à peu devant la joie collective,mais une brume est restée.

Le voyage de noce,destination la Normandie,plus précisément la Manche,le Calvados.
Les jeunes mariés s'y rendent en moto.
Louis a fait l'acquisition,il y a quelques temps,d'un bel engin,une Peugeot 125 bleue.
Sur une photo,il est agenouillé près de sa machine,un boulon dépasse de ses lèvres,ses mains noires de graisse reposent sur le moteur.

Camille,la plus jeune soeur de la mère de Louis est installée dans cette région depuis que sa marraine l'a fait venir auprès d'elle.
Elle travaille dans la laiterie Réo,production:les camemberts.
Elle est comptable et habite une petite villa à l'orée de la ville.
Elle est encore demoiselle.
Camille,un petit bout de femme à l'énergie débordante et communicative.
Elle ne marche pas,elle trottine à pas vifs.
Camille,reconnue,respectée dans sa ville d'adoption,Lessay,célèbre pour son abbatiale.
Camille est une figure locale.
Elle s'est illustrée pour son courage,sa témérité lors de l'occupation allemande.
Le débarquement approchait,les allemands étaient sur les nerfs.
Méfiance,autorité,injustice,cruauté.
Ils avaient miné toutes les habitations,obligeant les résidents à l'exil dans la campagne environnante.
Ces gens avaient du quitter leurs maisons dans la précipitation et la peur.
La plupart avait tout laissé sur place,linge,argent...
Camille avait décidé de récupérer le necessaire abandonné par ces familles.
On manquait tellement de tout!
Elle se faufillait,évitant mines et soldats,se cachant dans les trous d'obus,s'allongeant dans les fossés.
Elle visitait les sinistres demeures,raflant le plus pressant,regagnant ensuite les abris de fortune les bras chargés de ces trésors.
Camille,la frèle jeune fille,parcourant la campagne normande plongée dans la terreur.
Les bombardements incessants et meurtriers,les patrouilles impitoyables et omniprésentes.
Les messages qui transitent par ses mains,les paroles que rapportent ses lèvres.
Combien de voyages a-t-elle effectués?
Combien les risques étaient immenses!
Le débarquement.
Les blessés par centaines,l'horreur à chaque instant,les larmes,le sang,la mort.
Camille,encore présente,soulageant,écoutant,séchant les pleurs de ces soldats que la souffrance anéantit,tenant les mains des hommes,parfois encore des enfants,loin de leur famille qui partent vers le néant.
Un homme,un soldat,français,britannique ou américain?
L'amour pour ce combattant,l'amour dans ce chaos!
Est-il mort,est-il parti?
Camille est restée,seule,elle ne s'est jamais mariée!

Le séjour est découverte.
Découverte de la mer,cette mer appelée Manche.
Découverte des produits de la région,fruits de mer,légumes primeurs,fromage,charcuterie et le beurre et la crème dans tous les plats.
Les amoureux parcourent les plages du débarquement,certaines sont encore inaccessibles.
Eté 1955.
La guerre est encore là!
Théatre en plein air.
Le décor de la dernière tragédie interprétée est encore en place.
Carcasses de jeeps,mitrailleuses,barges et autres engins lèvent vers le ciel bleu gris leurs moignons de fer rongés de rouille.
Les blockhaus,monstrueuses taupinières de béton,éparpillent leurs restes contre les barbelés qui déchirent l'étendue de sable.
Immense griffure qui lacère la plage blonde.
Cicatrice encore à vif.
Le sable a absorbé le sang,les larmes,les humeurs des corps mutilés.
Mais un cri muet,odieux,monte de ce paysage désordonné.
Les cimetières militaires vous accueillent dans leurs écrins de verdure.
Les centaines de croix de bois blanc ou de roche grise,flèches dressées dans l'herbe verte,vous obligent au silence.
La voix se noue,devient rocaille.
L'émotion est là,incontournable et parfois insoutenable.
L'instant est au partage.
On communie avec les âmes,les esprits de ces hommes,étrangers pourtant,anonymes parfois,qui reposent dans cet oasis face à la mer.
La douleur,le sacrifice de ces soldats deviennent palpables,audibles et dérangeants.
On repart différent,blessé,on comprend ce qu'est le sacrifice,on apprend l'humilité.

Le département de la Manche a des facettes plus festives.
Le charme des prairies plantées de pommiers,ambiance carte postale.
Les vaches noires et blanches ou rouges et blanches font taches de couleurs dans les patures vertes et luisantes.
Les longues routes rectilignes,le toit d'un clocher en point de mire.
Les marchés colorés aux senteurs si diverses.
Les jeune filles aux joues roses et aux sourires de perle.
Les trous d'obus maintenant remplis d'eau sont le repère d'innombrables grenouilles.
Ici,personne ne les pèche.
Louis va innover et la petite cuisine va embaumer l'ail et le persil durant le séjour des jeunes mariés.
Mais où que l'on aille,bien que plus de dix ans se soient écoulés,les combats ont laissé leurs taches de vérole.
Les villages,les villes sont de vastes chantiers à ciel ouvert.
Certaines ont été détruites à 90%,des champs de ruines.

En ce mois de juin,le vent balaie et peigne les ajoncs sur les flancs des dunes.
On se prend en photo,marchant sur le sable humide,c'est marée basse,la mer est loin,incertaine.
On sourit à l'objectif,emmitoufflé dans un imperméable qui bat sur les mollets,le foulard laisse échapper quelques mèches indisciplinées.
Louis,les pieds nus,les jambes de pantalon retroussées patauge dans les flaques éparses.
Les oiseaux marins passent en ras motte,piochant un coquillage,un minuscule crabe et l'air résonne de leurs cris aigüs.
Souvent un paysan arrive conduisant un attelage tirant une charette.
Il vient ramasser le varech que la mer a déposé derrière elle.
Les algues enrichiront les cultures et les jardins,donnant une saveur si particulière aux légumes.
Mais attention,ces surfaces lisses sont trompeuses,remplies de pièges.
Il faut connaitre la plage,savoir éviter ses traîtrises,les sables mouvants.
Le temps est capricieux,les nuages filent.
C'est les vacances,plaisir de respirer l'haleine fraîche et teintée d'iode de cette étendue nouvelle.






Commenter cet article

:0014: @nne marie :0059::0050: 04/01/2007 12:48

       Bon jeudi et mille bises de la mer rouge   @nne marie                        

:0014: @nne marie :0059::0050: 03/01/2007 15:31

       Belle journée et bizettes de la mer rouge                          @nne marie

:0023: GUYL 02/01/2007 13:12