Mon père me tennait par la main chapitre 5

Publié le par Marie-Laure

 Le matin est radieux.
Lumière fusant entre les bouleaux aux branches bosselées de bourgeons vert tendre.
Vol de cigognes,haut dans le ciel clair.
Les sapins tendent leurs doigts d'aiguilles toutes neuves au vent léger.
Un groupe de moineaux s'ébrouent dans une flaque sous les fougères.
En ouvrant les volets,j'ai le bonjour de l'oie de mon père qui se traine paresseusement dans la pelouse nacrée de rosée.
La chienne Frisquette tire sur sa chaine en m'apercevant.
Entre les sapins et ma fenètre de chambre,quelques jonquilles dressent encore leurs pétales vifs.
La dernière photo de Papa a été prise dans ce champs de jonquilles,il cueillait un bouquet!

Je respire profondément.
Besoin d'air.
J'ai passé une mauvaise nuit,entre cauchemar et insomnie.
Maman n'a pas très bien dormi elle non plus.
Sa chambre est en face de la mienne et je l'ai entendue se retourner dans son lit.
8h00,Serge doit dormir,il est 2h00 à St François.Trop tôt pour l'appeler.
Frustration,manque!
Je m'entoure d'un paréo et me fais un thé.
La maison est vide,je me sens comme elle.
Maman n'a pas bougé.
Si elle n'est pas levée à 8h30,j'irai la réveiller.
Nous allons à l'hopital vers 10h00.
Je gamberge de nouveau,Papa sera-t-il en forme?
Mon bol de thé entre les mains,je m'assoie dans un fauteuil sur la terrasse.
Il fait frais malgré le soleil naissant.
Frissons.

Odeurs de l'herbe humide et de la terre mélées.
Calme,sérénité.
Et pourtant,j'ai les yeux qui se noient,envie de me laisser aller,de pleurer toutes les larmes de mon corps d'un seul coup.
Sensation d'isolement,d'abandon.
Le ciel déroule ses camayeux de bleus,une cigogne s'éloigne en direction du Nord.
C'est incroyable,depuis l'ouverture du parc ornythologique,ces grands échassiers n'ont cessé d'augmenter.
Ce paysage d'étangs et de champs leur convient parfaitement.
Au départ quelques couples ont nidifié et maintenant il en existe plusieurs dizaines qui séjournent d'un bout à l'autre de l'année.
L'Alsace n'a plus le monopole des cigognes!
Une des conséquences de l'installation de ces grands oiseaux a été la raréfaction des grenouilles qui faisaient la réputation des Dombes.
J'entends Frisquette qui jappe.

Frisquette!
Cest la fille de Peggy,la petite chienne de mon père.
Miss Peggy était un petit batard au poil court noir et blanc,vive et super intelligente.
Papa adorait cette petite bète.
Elle l'accompagnait partout,le suivait pas à pas.
Lorsqu'encore en activité il partait la nuit au fournil,parfois elle ralait un peu et s'étirait à contre coeur,trouvant l'heure trop matinale,mais ne l'aurait jamais laissé partir seul.
C'était son chien,c'était son maître!
Peggy est morte écrasée par une voiture alors que mes parents arrivaient en Normandie chez ma tante Camille pour passer les vacances.
Papa a pleuré,vraiment pleuré!
Je crois qu'elle a été le seul animal que mon père a aimé comme un enfant.

Frisquette est restée,mais attachée.
Trop fofolle,coursant les volailles dans le poulailler,arrachant les plumes,faisant les poubelles,cette chienne a tout de suite eu une mauvaise réputation,trop indisciplinée.
Mes parents ont opté pour la facilité,la chaine!
Je ne supporte pas un animal entravé dans ses mouvements.
Chaque fois que je suis chez eux,je la détache,la surveille,la lave,la brosse.
Non pas qu'ils soient indifférents,elle est bien nourrie,mais manque de caresses.
Aprés Peggy,Papa ne pouvait avoir une seconde amitié avec un chien.

Je comprends son sentiment.
En Avril dernier,j'ai perdu ma Douce Amie,ma Doudou.
Je devrais dire,nous avons perdu,car Serge a été très peiné également.
Elle était agée,souffrait d'un cancer,le vétérinaire nous a demandé de lui laisser.
Il l'a aidée à nous quitter.
Serge s'est acquitté de cette douloureuse visite.
Aujourd'hui encore cette boule de poil me manque.

C'est bizarre les méandres de la pensée,quelques minutes de calme,un paysage reposant et l'esprit vagabonde.
Mon thé a refroidi.
J'aime le boire ainsi.

10h15,nous sommes de retour à Flériat.
Nous pénétrons dans la chambre.
Personne!
Le lit est sans drap,net,désinfecté.
Le lit est vide!

Une bouffée de chaleur m'envahit tel un raz de marée.
La boule d'angoisse tapie dans ma poitrine semble exploser mes poumons.
Maman et moi échangeons un regard d'incompréhension.
Direction la salle de garde.
Une infirmière nous rassure aussitôt,Papa a changé de chambre.
C'est quelques secondes m'ont crevée,je me sens lasse et la sueur me perle au front.
C'est pas possible,on pourrait prévenir,prendre des précautions.
Punaise,on devrait se rendre compte de l'effet que peut produire sur la famille ce genre de changement!
Merde alors,ce manque de tact m'agace profondément.
Tout en prononçant ce juron,je me rends compte que je n'ai jamais autant jurer.
Ca me soulage.

La chambre est la même,mais le lit est disposé dans un autre sens.
Papa est etendu.
Mais aujourd'hui il a un tube à oxygène dans les narines.
Il parait somnoler,il n'a pas réagi à notre entrée.
Maman s'assoie dans un fauteuil et lui prend la main,l'embrasse.
Je trouve Papa un peu pâle ce matin et pourtant en déposant un baiser sur son front je l'ai senti un peu fiévreux.
Sur la peau de ses joues,de fines veinules rosées.
Je dis à maman de lui parler,il va peut-être se réveiller.
Ses paupières frémissent,s'entrouvent sur des yeux voilés,embrumés.
Ses doigts remuent dans la main de ma mère.
C'est tout!Rien d'autre!
J'ai l'impression qu'il est sous médicament,un somnifère ou un antalgique,je ne sais pas mais une substance qui le shoote.
Je previens maman que je vais voir une infirmière pour avoir des nouvelles.

La chef me reçoit,me fait asseoir.
Silhouette blanche aux cheveux bruns coupés courts.
Je suis tellement chavirée par la peur que je ne la distingue pas réellement.
Je sens la compassion dans sa voix douce.
On a changé mon père de place pour qu'il soit plus près du bureau des infirmières.
Non,son état ne s'est pas dégradé,mais on préfère l'avoir sous les yeux.
L'oxygène,c'est pour l'aider,ce matin très tôt,il a subi un examen qui l'a fatigué.
Non,pas d'amélioration.
Mais elle enchaine aussitôt,son état est stationnaire.
Au lever,il était conscient,suivant du regard les infirmières lors de sa toilette,mais depuis qu'il est remonté de la salle d'examen il semble endormi.
Sa tension est bonne,les analyses sanguines également.
Oui,la neurologue lui a rendu visite dans la matinée.
Non elle n'a rien signalé de particulier,si ce n'est l'oxygène.
Oui,nous pouvons revenir cet après midi et téléphoner ce soir.
Il y aura toujours quelqu'un pour nous tenir au courant.
Papa a une grosse chevalière en or à la main gauche,elle demande si maman veut le reprendre,on doit lui enlever,on craind que ses doigts n'enflent.

A notre entrée,maman a levé vers nous des yeux humides.
Un oiseau tombé du nid!
Cette image m'a traversé l'esprit en la voyant si boulversée.
A l'aide de crème,l'infirmière a oté la bague du doigt de mon père,une nouvelle fois,il n'a pas réagi!
Dés le départ de la jeune femme,maman ma questionne,je réponds.
Mais une idée m'obsède.
Pourquoi cette apathie?
L'examen,et si c'était autre chose?
Il faudrait savoir quels dégats a occasionné cette saloperie de caillot.
Mais les résultats ne sont pas encore connus.
Ca,je n'y crois pas,le medecin qui lit la radio peut tout de suite voir si il y a gros problème ou pas.
Je crois que l'on ne sait pas tout et mes craintes augmentent.

Certaines paroles de la neurologue m'éclaboussent soudain!
Peut-être que Papa a commencé sa plongée dans les abysses du coma.
Elle a parlé d'acharnement thérapeutique.
Elle nous a posé une question!
Je sais que nous n'avons pas voulu comprendre,nous ne pouvions pas!
Le diagnostic m'explose en pleine face telle une bombe à fragmentation,enfonçant dans ma peau mille dards venimeux.
L'état de Mr Curvat va s'aggraver.
S'aggraver!
Pour le moment nous gérons la situation,mais arrivera le moment de faire un choix.
Un choix!
Voulez vous tout tenter au risque de le faire souffrir inutilement,ou le laisser partir tranquillement!!!!
Les chances sont très minces!
Partir,mon dieu,partir!
J'avais très bien entendu,mais ces mots barbares n'avaient pas incrustés leurs marques de feu dans mon cerveau.
A cet instant,devant mon père qui repose entre les draps blancs,ces mots me brulent.
Reste la blessure du fer chauffé à blanc,un tatouage indélébile!
La souffrance est là dorénavant,j'ai compris que la question était maintenant une question de temps!
Combien de temps?
Maman n'a pas réalisé je crois,j'en suis certaine même,sinon elle m'en aurait parlé.

La minute suivant je me demande s'il n'existe pas une chance,après tout,on ne sait pas comment va réagir ce patient!
Tant que mon père respire,l'espoir est présent.
J'en suis sur,absolument sur soudain.
Soulagement!

Pendant le léger en cas qui nous a servi de déjeuner,nous avons discuté maman et moi du devenir de Papa.
Nous savons que tout a changé.
Maman a réalisé que la situation était critique,Papa ne va pas bien du tout.
Pendant que je m'entretenais avec l'infirmière,elle a observé,détaillé,espéré.
Elle s'est rendue à l'évidence.
Une embollie cérébrale,c'est la mort en direct,mais son mari est encore en vie,mal en point,mais en vie.
Pour elle,le point de non retour a été franchi,la vie a gagné,maintenant il faut gérer.
Il risque de ne pas récupérer sa motricité ou peut-être pire,rester impotent,demander des soins importants et quotidiens que maman,seule,n'est pas en mesure de lui dispenser.
En rentrant tout à l'heure,j'ai prévenu Véro de cette éventualité,j'avertirai Thomas ce soir,il faut trouver une solution.

Le parking de l'hopital.
Les grands arbres aux feuilles nouvelles déposent une ombre fluide sur le bitume.
Le soleil est presque chaud,nous sommes le 30 Avril mais l'air a un parfum de juin.
Le service de neurologie est calme,peu de visiteurs,conversations feutrées.
Papa repose,sa respiration me parait difficile,peut-être est ce une impression,mais j'entends un léger sifflement,comme un effort pour remplir ses poumons.
Non,c'est une idée,le taux d'oxygène est inchangé.
Pourtant!
Maman a repris sa place.
Je m'appuie sur la barre du pied du lit,guettant le moindre geste,analysant le plus petit bruit.
Machinalement je lis la page de soins accrocchée au montant de fer blanc.
La courbe de température grimpe lentement,mais rien de méchant.
Par contre le nombre de produits qu'on lui injecte est impressionnant.
Le drap bouge.
Peu à peu Papa émerge.
Son pouce caresse la paume de la main de ma mère qui me lance un regard d'extase.
Je lui souris,oui il va bien.
Il a toujours les yeux fievreux,troubles,mais il nous dévisage,laissant sa tète aller de gauche à droite.
Il est vivant,c'est tout ce qui importe. 

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