Mon père me tenait par la main Chapitre 2 suite

Publié le par Marie-Laure

La maison se vide,nous restons seules toutes les deux.
                              L'absence est palpable maintenant que le calme est revenu.
La maison sans Papa,c'est suréaliste.
Je me surprends à écouter,à le chercher.
Mauvais départ.
Il faut s'occuper les mains pour éviter de broyer du noir.
Défaire mes valises,prendre des nouvelles des uns et des autres,faire passer le temps du mieux possible.
Ce soir,je téléphone à l'hopital,avoir un rendez vous avec le neurologue,renconter les infirmières.
Je veux savoir si on peut enfin lui rendre visite.
Capter son image,juste cela,l'inscrire dans mes yeux et la revoir après tranquillement,comme une cassette vidéo.
Ma peur a monté d'un cran quand maman m'a dit que les visites n'avaient pas encore été autorisées.
Pour moi,cela n'est pas bon signe,mais j'ai menti en répondant que cela était tout à fait normal,les examens,les diagnostics.
C'est facile de raconter des bétises.
Les médecins n'ont pas la réputation d'être de grands communicateurs et nous laissent le plus souvent avec davantage de questions après leur entretien qu'avant.
Dans le cas présent,je me trompais!
Si j'avais su,j'aurais certainement préféré dans un premier temps le manque de communication.

Occuper maman!
Elle aime téléphoner.
Je lui demande de prévenir la famille,les amis.
J'ai l'impression que de parler de son malheur aux autres personnes qu'elle aime va lui faire évacuer le trop plein,purger sa peine en quelque sorte.
L'effet soupape.
Cette tache va lui être un bon dérivatif,un bon bout de temps.
Mes parents sont très sociables et recoivent beaucoup,de plus je sais qu'elle trouvera des oreilles attentives car ils sont très appréciés.
Ce sont des personnes intègres,simples,sans face cachée.
Pendant ce temps,je vais mettre de l'ordre dans la maison.
Je parle ménage!
Jusqu'à présent,Papa a toujours refusé d'avoir une femme de ménage.
Avant,lorsqu'ils étaient en activité,une dame venait plusieurs fois par semaine.
Mes parents tenaient une boulangerie patisserie.
Papa au four avec ses ouvriers,maman au magasin,le matin une vendeuse la secondait et l'après midi elle était seule.
Depuis leur retraite,terminé l'aide au ménage.
L'état de santé de maman ne lui permettant pas les travaux fatiguants,Papa s'en chargeait avec plus ou moins de réussite.
Mais il avait décidé qu'il ne dépenserait pas un centime pour le ménage et souvent le résultat n'était pas en faveur de sa politique de restriction!
Aujourd'hui,je bénis sa décision,cela m'assure du travail pour quelques temps.
La villa est grande,les pièces spacieuses,les bibelots et nids à poussière nombreux.
J'ai de quoi neutraliser mes neurones et empècher mon esprit de vagabonder.

L'année dernière,maman a du subir une énième opération,éventration,pose d'une plaque abdominale.
Lors de notre séjour en juillet,aout,j'avais convaincu Papa d'utiliser les services d'une aide à domicile.
La dégradation de la santé de maman permettait une prise en charge.
Quatre heures par semaine.
Le repassage,les vitres,les parquets.
Mais le rangement des placards,l'amoncellement d'objets hétéroclites dans le garage et les deux cabanes érigées grace aux moyens du bord par Papa,le nettoyage en profondeur du jardin,tout cela n'était pas dans ses compétences.
Là,j'ai de l'ouvrage,no problème!

Nous avons rendez-vous avec la neurologue demain à 10h.
Elle tient à nous voir pour nous expliquer la situation.
Nous pourrons rendre visite à Papa seulement ensuite,à ,condition de ne pas rester longtemps pour ne pas le fatiguer,de ne rentrer dans sa chambre qu'en petit nombre et uniquement la proche famille.
Je suis rassurée car nous allons le voir de visu,nous rendre compte par nous même de son état,même si toutes ces restrictions me semblent bien lourdes,voir louches!
Je deviens méfiante!
J'ai des graviers qui me labourent le fond de la gorge depuis que j'ai entendu"vous expliquer la situation".
Je crains le pire,pourtant elle n'a rien évoqué cette neurologue,mais elle n'a eu aucune parole d'apaisement.
Rien de rassurant auquel se raccrocher et c'est cela qui me perturbe.
L'écoeurement,cette envie de vomir,vomir sa détresse.
Maman,elle,n'a entendu que le"vous pourrez lui rendre visite".
La suite,je ne sais même pas si elle a suivi.
Elle est restée scotchée sur la permission accordée.
Nous en avons parlé ensuite.
Je préfère lui faire partager mes interrogations,même si je les atténue.
Si il y a mauvaise nouvelle,il faut qu'elle soit prète à encaisser le choc,ou du moins à faire face du mieux possible.
J'ai l'impression de jouer à un jeu diabolique.
Elle soulève des questions angoissantes auxquelles je réponds par des mots apaisants,tout en distillant presque sournoisement des suggestions moins agréables,presque morbides à mes yeux.
Et oui,cette vision de la mort,furtive!
Je n'ose la regarder franchement,mais je sais qu'elle est là,sournoise!
Elle a commencé à faire son nid dans mon esprit.
Saloperie!

La mort,une fois,une seule.
Celle de ma grand mère,la mère de Papa.

C'était en décembre 91.
Nous étions en Corse.
Ma grand mère avait été hospitalisée.
Serge avait pu la voir lors d'une mission sur le continent.
Il m'avait rassurée bien sur,mais j'étais très inquiète.
Elle n'était plus très jeune,avait subi l'amputation d'une demi jambe pour éviter la gangrène à cause d'une mauvaise circulation soignée trop tardivement.
Elle s'était bien rétablie de cette opération,avait remarché tant bien que mal,plutôt mal que bien,mais elle était là!

Ma grand mère,je l'adorais.
J'avais toujours été très complice avec elle,et pourtant,dieu sait qu'elle avait un caractère bien tranché,mais on s'entendait très bien.
Elle avait une énorme affection pour moi,autant que moi pour elle.
J'étais préférée,du moins j'aimais le penser,er même si maman avait encore sa mère,je n'avais qu'une seule et unique grand mère,Elise.

C'était mon enfance,mes vacances,la semoule sucrée aux raisins de Corinthe,la couture,le sirop de cassis,les lapins estourbis sans état d'âme par ses petites mains noueuses,l'épicerie des Docks Lyonnais qui vendait un saucisson,un jésus cuit à s'en relever la nuit et malheureusement mes cousins et moi n'avons jamais pu résister à l'envie de prélever des tranches feuilles papier de cigarette dans l'imposante charcuterie.
C'était le jardin rempli de fleurs,les carrés de fraises,les buissons de framboisiers dont nous rafolions des fruits elle et moi.
Mon dieu,rien que d'y penser j'en pleure,tout cela me manque tellement par moment.
Nostalgie de l'enfance où l'on est épargné,protégé.
Dans ma famille,c'est ainsi,les enfants doivent vivre leur vie d'enfant,jouer et rire.
Les problèmes,c'est pour les grandes personnes.

Avant de rejoindre Bastia en juillet,nous avions passé quelques semaines à Villars.
Chaque jour je lui rendais visit à la maison de retraite près de chez mes parents.
Je venais accompagnée de mes enfants et parfois de ceux de ma soeur.
Nous discutions dans le parc pendant que les gosses jouaient sur la pelouse.
Nous allions la chercher pour passer la journée auprès de nous.
Elle souriait quand Serge la soulevait dans ses bras pour lui faire passer le perron de la villa.
Un poids plume!
Plusieurs fois je l'ai promenée dans son fauteuil roulant dans les rues proches.
Quelques jours avant mon départ,elle m'a demandé de la conduire dans la ville.
Elle voulait voir les derniers changements.
Nous avons déambulé dans les rues de Villars.
Par précaution,j'avais demandé à Papa et maman de m'eaccompagner,un fauteil avec une vieille dame,c'est difficile à manoeuvrer.

Maman m'a téléphoné.
Ma grand mère était partie!
C'était fin décembre.
J e n'ai pas trouvé  une place dans un avion.
Je continue à l'aimer,mais il me manque son écho.

Lors de notre départ en Corse,elle avait dit à maman qu'elle ne me reverrait jamais!
Comment le savait elle?

J'ai mis des années avant de pouvoir parler d'elle sans pleurer,j'ai même écrit un livre pour faire mon deuil.
Il m'a fallu bien du temps pour m'habituer à son absence et pourtant je la sens souvent présente,partout autour de moi!

Et aujourd'hui,une autre mort m'effleure!


 

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