Mon père me tenait par la main Chapitre 1

Publié le par Marie-Laure

    Mon père me tenait par la main

    Une première photo,il est en Mauritanie,jeune,beau,une femme amoureuse qui l'attend et une petite fille toute neuve.

                                                     

                   J'étais debout contre le lit de fer blanc de l'hopital.
                   Je serrais sa paume caleuse,ses doigts s'accrochaient à moi

                   Mon père allait partir,s'évanouir dans le néant.
                   Je ne le savais pas,je ne le croyais pas,je ne l'acceptais pas.
 

Il y a trois jours,j'étais encore sous le soleil des Antilles.
Le téléphone posé sur le carrelage de la piscine avait sonné.
Maman,maman en larmes,qui dit des mots incompréhensibles et dont les pleurs redoublent.
Trouver les paroles apaisantes,la calmer,la rassurer pour comprendre.
Papa va mourir!
Pourquoi?
Pourquoi peut-il mourir?

Le mois d'avril,la fin du mois d'avril.
Le printemps est lumineux en France.
Thomas,mon petit frère,est venu passer la journée avec Thérèse sa femme et ses deux garçons.
Papa a bricolé dans le jardin.
Il passe du temps dans son jardin,surtout les premiers beaux jours.
Il a pris une bèche.Il veut nettoyer un petit carré pour semer des haricots.
Le repas est terminé,il a un peu trainé.
Plaisir de se retrouver.Thomas est en congé.
Il fait beau.
Papa rentre,se lave les mains,essuie la sueur qui perle sur son front.
Il fait vraiment chaud.
Un café?Oui,un café.
On s'assoie,on discute.
Les enfants courrent dans la pelouse,poursuivant un ballon rouge.
Sur la terrasse,le chat s'étire.
Les dalles de la terrasse sont gavée de soleil.
Un léger souffle d'air.
Les fleurs couleur mimosa des forsythias ondulent.
Les branches du cerisier aux bouquets blancs se balancent.
Quelques pétales s'échappent,flottant dans la lumière.
Une cigogne plane en cercles silencieux avant de s'évanouir derrière les grands bouleaux.
 
Il fait bon.
Sérénité.

Papa se lève,saisit la bèche.
Thomas le suit,prend l'outil et le précède vers le potager où crève un lambeau de terre brune et luisante,lacérant l'herbe vert tendre.
Au moment où Thomas plante la bèche d'un coup sec,Papa est tombé!
 

Maman pleure.
De gros sanglots se bousculent.Je la sens terrifiée.
Je ne comprends pas.
Je suis sure qu'elle dramatise.
Elle s'inquiète trop,trop tendre.
Maman mère poule,maman calin.
Elle exagère,je pense qu'elle exagère les conséquences de ce malaise.
Pour moi,c'est un malaise.
Papa a déjà eu un problème de ce genre,une alerte.
Rien de méchant,mais......

Attention!Le docteur a été très précis,clair.
Attention,plus de cigarette!plus une!
Attention,pas d'excès.
Faire de la marche,bouger.Laisser la voiture au garage,utiliser ses jambes.
Oui,bien dur,docteur,bien sur.
Papa,toujours d'accord.
Il laisse parler,il écoute.....et il n'en fait qu'à sa tête!

Elle est bonne cette cigarette.
On l'allume le matin,une ou deux bouffées.
A midi,on la rallume,on tire dessus une ou deux fois,on l'éteint.
Elle plonge à nouveau dans la poche du pantalon,laissant souvent des traces roussies sur le tissu.
Elle ressort dans l'après midi,c'est fini.
On réussit à stabiliser sa consommation à trois par jour,trois,c'est pas grand chose
Oui,mais le toubib a dit zéro!

Autour de lui,on fait des remarques.
Zéro a dit le docteur!
Mauvaise humeur,mauvaise volonté!
Si je ne peux pas me faire plaisir,autant me foutre en l'air tout de suite!
Que dire?
Lacheté!On finit par baisser les bras.
On ne veut pas de conflit!
Chez les CURVAT,on n'aime pas les conversations dont le ton monte.
On aime le calme!
On temporise,on désamorce!
On préfère les non-dits aux paroles qui fachent.
On se tait et les sentiments restent pudiques.
On aime,on le sait,on le sent,on le partage,mais que de difficultés pour s'exprimer.Pour s'exprimer clairement,aisément,simplement.
On n'ose se dépouiller,impossible de se mettre le coeur à nu,sans façon,toujours cette horrible pudeur.
On se protège,on se barricade.
Pourquoi?
Le sait-on vraiment!

Maman qui sanglote doucement.
Elle se détend un peu.
Elle m'écoute,elle veut croire mes paroles.
Elle se laisse bercer.
Je lui explique qu'il est entre les mains des spécialistes,qu'il faut un peu de temps.
Je me rassure moi même.
Que pour l'instant,rien n'est perdu.
D'ailleurs qui lui a parlé de mort!
Maman ne sait plus.
Peut-être bien que c'est elle qui a pu penser que c'est aussi grave!
Elle ne se rappelle pas.
Elle a vu Papa,allongé,le visage contre la terre retournée.
Elle a entrevu un instant les yeux blancs qui frémissent et s'ouvrent de nouveau sur le ciel bleu.
Elle a perçu l'incompréhension dans les prunelles mordorées de mon père.
A cet instant précis,elle a plongé en apnée dans l'horreur.

Quarante sept ans de mariage,d'amour,d'amour réèl,entier,sans compromission,sans contrepartie,l'amour tout simplement.

Maman qui prévient le médecin.
Le médecin arrive avec l'ambulance.
Il a compris qu'il faut faire vite.
Lui a compris.
Maman a certainement inconsciemment saisi l'urgence,mais la douleur,la peur,l'amour ont refoulé cette évidence loin,très loin dans les circonvolutions de son cerveau.
Thomas,l'étau dans la poitrine,tient la main de son père.
Il se rend compte que la raison revient,mais l'inquiétude perce dans les yeux fatigués de cet homme autour duquel s'active le médecin et les ambulanciers.
Départ evrs l'hopital de Bourg en Bresse.
Hopital Flériat!
Jamais entendu parlé,mais depuis jamais oublié.
Maman qui veut monter au coté de son mari.
Non,devant,il vaut mieux devant.
Derrière,c'est la place des sauveteurs.
Oui,les sauveteurs!
Maman attend tout d'eux.
Compréhension,soulagement,résurrection!
Ils veillent un de ses biens les plus précieux avec ses enfants et ses petits enfants.

Maman est rentrée à la villa où attendaient Thomas et Thérèse.
Les enfants,rendus sages par l'inconnu.
Leur pépé à terre,inerte,sans réaction!
Les questions timides,ta,t on craint les réponses.
Les mots rassurants,mais qui réconfortent qui?
Cet ilot de famille est assommé par l'évènement.
Tant d'interrogation et aucune certitude.
Attendre,demain!
Thomas doit repartir.Il habite loin,vers la frontière suisse.
On se quitte avec la panique au ventre.
Que va-t-il se produire?

C'est à ce moment que maman m'a appelé.
C'est à ce moment que la douloureuse angoisse a lancé à l'assaut de mon coeur ses lianes sournoises.

     

                                             

             

 

 

 

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Dany 30/11/2007 09:08

Emouvant...triste....du dèjà vu aussi ... que dire....on garde de toute facon un sentiment d'impuissance, de désarois inoui!

lulu53 24/11/2007 20:21

hello,merci pour ces belles images. en ce moment je préfère lire ton blog plutôt que d'aller sur le mien.j'ai commencé ton livre. je comprendsce que tu écris, j'ai vécu ton angoisse, mon père inconscient, les yeux qui roulent, le pantalon mouillé car il s'est fait sur lui, l'angoisse de ma mère, oui je comprends, je me rappelle, et j'aime pas ça, mais je vais quand même continuer ton livregros bisouslulu53