Lise se leva, ébouriffa sa jupe pour faire tomber les miettes de pain qui restaient accrochées,pris le panier,y déposa le couteau et sortit dans la cour.Avant de libérer les animaux elle se
retourna vers la cuisine et du pas de la porte lança:
_Merçi Margot
D'un pas léger elle prit le chemin de l'écurie,mais avant de détacher les deux vaches beiges,elle se pencha sur le jeune veau blanc qui tétait sa mère.Il y mettait tant d'ardeur que le lait
coulait sous son menton et sa mère,indifférente aux coups de tète dans son ventre,machonnait une touffe de foin.
Les deux vaches avançaient nonchalamment,suivies de leur progéniture.Elles devaient se douter du but de la sortie car Lise n'eut aucune peine à leur faire franchir le chemin pour se rendre dans
la prairie.Elle prit cependant soin de bien refermer la cloture derrière elle.
A son grand étonnement,les animaux se couchèrent.Elle pensait qu'après avoir été enfermées de longs mois elles se mettraient à folatrer,mais non.Elles se vautraient dans l'herbe tendre et
parfumée.
Voyant qu'elle n'aurait pas de problème avec ses bètes,elle commança à ramasser la salade sauvage,les dents de lion ou pissenlits,mais dents de lion c'est tellement plus joli.
Ils foissonnaient,Margot avait eu raison de l'envoyer ici et en une demi heure elle eut tôt fait de remplir son panier.
Les vaches toujours tranquilles,comme enivrées par la première douceur du printemps et l'arome de l'herbe nouvelle semblaient sommeiller.
Lise s'assit contre le tronc d'un saule et son regard explora les alentours de l'étang.Il étincelait sous la lumière,on aurait dit une énorme galette de maïs encore chaude,posée dans la
verdure.
La jeune fille appréciait particulièrement ce paysage des Dombes,paysage d'eau,de verdure et d'oiseaux.
Son père l'avait emmenée plusieurs fois à la pèche avec lui.Assise au fond de la barque,elle pouvait rester des heures à écouter les bruits de la nature environnante.
Elle reconnaissait du premier coup d'oeil les oiseaux de l'étang.
L'élégant canard Pilet,le belle aigrette immaculée,le col vert,les sarcelles,les poules d'eau,l'étonnant héron,la grèbe huppée qui se cache dans les roseaux et bientôt elle pourrait onserver les
magnifiques nettes rousses qui venaient nidifier dans les étangs de la Dombes.Et puis selon les saisons,il y avait de nouveaux arrivants ou bien des déserteurs.Justement,hier soir,elle
avait remarqué un vol de cinq cigognes en route vers le nord.Peut-être avaient elles passé la nuit près de chez elle?
Son attention fut attirée par des remous dans la partie la plus éloignée de l'étang.Apparu un rat musqué qui tenait dans sa gueule quelques morceaux de racines ou de joncs.Il se dirigeait vers un
monticule qui faisait comme verrue au centre de l'étendue d'eau.Encore un qui batissait son logis.Assurement il prévoyait de futures épousailles!
Soudain,sur la gauche des jurons se firent entendre.
Aussitôt Lise se redressa,cherchant à savoir ce qu'il se passait.Elle entendait mais ne distinguait rien.Il faut dire qu'à cet endroit,les joncs et roseaux étaient serrés comme les poils du chien
de berger qui suivait partout le beau Louis.
Le haut de cette forèt miniature remuait bruyamment,on aurait dit que quelqu'un voulait sortir et c'est ce qui se produisit.
Jean apparut,mais dans quel état!Crotté des pieds à la tète,d'étranges bruits émanaient de sa personne.Ayant atteint la rive,il entreprit d'oter ses sabots.Lise s'approcha.
_T'es dans un drole d'état.
Une odeur nauséabonde lui fouetta le visage lorsque Jean se mit debout.
_Mon dieu que tu sens mauvais lui dit-elle en se pinçant le nez.
Elle recula en riant.
_La trappe du thou était entièrement bloquée par des roseaux,des branches et des trucs bizarres commenta Jean en essuyant ses sabots dans l'herbe.
_Y a fallu que je dégage,mais y a fallu que je me mouille.Pouah,tout ça est en train de pourrir,alors pour l'odeur je suis servi.
Un large sourire fendit de blanc son visage maculé de boue.Il ressemblait à un grotesque masque de théatre antique.
_Faut que je me lave et me change sinon personne ne me voudra pour voisin à table et Margot va me sortir à coups de balai d'ajonc de sa cuisine si j'ose rentrer comme ça.Je tiens à la vie.Me faut
un bon bain maintenant.
Il dégoulinait sur le prè formant tache boueuse et pouante sur le tapis vert.
_Crois tu que je peux rentrer les bètes,je pourrais t'aider à tirer de l'eau?demanda Lise.
_T'as raison,tu les parques dans le pré qui borde le chemin,là elles pourront se garder toutes seules et manger tout leur sou et puis ton aide sera pas de trop,il va m'en falloir de l'eau!
En se dirigeant vers la porte de la cloture il laissait une large trainée brunâtre.
_Faut encore que je range ces malles dans la grande maison et je peux vraiment pas y aller dans cet état.
Lise ramassa son panier,coupa une baguette de saule et s'approcha des vaches.Leur effleurant la crouppe de sa branche,elle leur fit comprendre qu'il était temps de s'en aller.Jean ouvrit la
barrière et docilement elles sortirent.
Lise se porta en avant de son petit troupeau pour les faire accéder à l'enclos qui jouxtait le chemin d'aubépines.
Une fois l'entrée barricadée,elle s'empressa de rejoindre Jean qui maculait de vase noire les dalles de la cour.Elle ne put s'empècher de rire,il lui paraissait si amusant,un épouvantail
dégoulinant qui aurait proté un sabot dans chaque main.Son rire attira l'attention de Margot sur le pas de sa cuisine.Devant ce spectacle elle éclata de rire elle aussi,les deux poings sur
ses hanches rebondies,sa grosse poitrine soulevant par saccades sa blouse à fleurettes.
_Et bien mon gars,te voilà beau.C'est pas aujourd'hui que tu trouveras femme à marier,pour sur.Lise,viens m'aider à sortir le grand baquet,m'est d'avis que ce gaillard là va en avoir besoin.
Riant encore,elle disparut dans la sall.La jeune fille la suivit et quelques instants plus tard elels réapparurent toutes deux,chacune suspendue aux anses d'un énorme baquet de bois,grand comme
fût de foulage à la vendange.
Nous allons le mettre contre le fil d'étendage dit Margot qui comme à son habitude prenait les choses en main.
_Toi ma belle,va me chercher un drap dans l'armoire sous l'escalier.Nous le pendrons devant.Faudrait pas que ce garçon en plus de sa puanteur nous montre de vilaines choses ajouta t elle en
clignant un oeil.
En disant cela elle lança un regard plein de malice à Jean qui près du puits s'apprètait à sortir un seau d'eau.
_Tu pourrais voir bien pire que ça ma belle Margot lui répondit il et ses dents blanches semblaient encore plus éclatantes au milieu de son visage grasseux.
La cuisinière et Lise jetèrent le drap de lin sur le fil d'étendage,puis ayant pris des seaux elles aussi se mirent à la tache afin d'aider Jean à remplir son baquet.
A eux trois un bon quart d'heure fut nécessaire.Jean tirait l'eau du ^puits tandis que les deux femmes faisaient la navette entre lui et le baquet.
Une fois le bain prèt,Margot appela Lise.
_Allez ma fille,viens m'aider à préparer la salade pour le repas.Les autres vont arriver et j'ai plus de temps à perdre.Il n'a pas besoin de nous pour se frotter le dos tout de même! Je vais
battre une omelette au lard et faire partir une fricassée de patates.
De l'intérieur de la grande salle,elles entendaient Jean chantonner en se lavant pour se décrotter.
_Il a vraiment une belle voix ce gars là déclara Margot c'est pas comme Mathieu.
Lise s'était assise sur un bout du banc et nettoyait les pissenlits une à une puis les jetait dans une bassine d'eau fraiche.
_Dis Margot,il y a longtemps que Jean travaille ici?
La cuisinière qui s'occupait de ranimer le feu du gros poèle à bois se retourna un peu surprise.Décidément se dit elle,cette petite n'est guère timide et pourtant aucune effronterie.
_Et bien il y a presque deux ans.Il est apparu un jour,son baluchon pour tout bagage.Il vient de l'Est,de Lorraine je crois.Il était mineur là- bas.
Elle se racla la gorge et continua.
_D'après ce que je sais,sa femme et son fils sont morts dans une explosion.Un coup de grisou.
Elle parut réflechir.
_Mais tu vois,le Jean ne parle guère de tout ça et à mon avis,son chagrin a été tellemnt immense qu'il a préféré partir très loin de son pays.
Margot poussa un soupir_C'est pourquoi il est là.Mais un jour il repartira,c'est sur.Tu comprends,maintenant cet homme il sera bien nulle part.On dirait pas comme ça à le voir,si gai,si
serviable,mais ce garçon,quand sa famille a disparu,quelque chose en lui est mort aussi et jamais il trouvera le repos!
Elle se tut et émit un nouveau soupir,son visage montrait une tristesse étrange.
_Tu l'aimes bien hein Margot reprit Lise sans relever la tète.
_Oui ma douce,c'est un gentil ,des comme lui ça court pas les chemins tu peux me croire.Mais j'y pense pas trop car je sais qu'un jour sa place sera vide et je perdrais comme un fils.
Lise poussa son tas de déchet végétal dans son tablier.
_Margot,t'as pas d'enfants à toi....elle n'osa poursuivre.
_Je sais ce que tu pense ma belle,mais le vieux Dominique et moi on a pas eu cette chance,alors faut faire avec. répondit la brave femme d'une voix pleine de graviers.
La jeune fille redressa la tète et voyant combien Margot semblait triste,se leva et posa un baiser sur ses joues roses.
_Tu es gentille ma jolie chuchota Margot les yeux brillants de larmes.
Le silence regna quelques minutes,puis la cuisinière se ressaisit et un chaleureux sourire fendit son visage rond.
_Bon allons allons,rien n'est prèt,il faut se presser.Va me chercher du persil au jardin.Tu verras,il est à coté du pied de rhubarbe?Apporte moi un beau bouquet.Haché menu dans les pommes de
terre,c'est un régal pour pas cher.Allez file ma fille!
Lise se pressa de sortir et tourna l'angle de la ferme pour se rendre derrière où le jardin s'épanouissait entouré d'une petite barrière pour éviter que quelques vaches échappée ne vienne y faire
festin.
Elle entendait toujours la chanson de Jean et sans s'en rendre compte elle se mit à fredonner le même refrain.
Pendant ce temps,la cour de la Dame Noire s'emplissait du bruit des charettes et des piaffements des chevaux.
C'était Mathieu,le beau Louis et le Dominique qui rentraient des champs.
Lise,sa cueillette terminée s'en retournait à la cuisine.Le vieux Dominique la salua de la main puis se tourna pour aider le Mathieu à libérer les chevaux de leurs harnachements et les conduire à
l'abreuvoir.
_Bon,maintenant Mathieu expliquait il.Tu les conduis au pré de l'étang.Ils ont besoin de repos et de fraicheur.Toi Louis,viens avec moi,tu vas me donner un coup de main pour sortir la
charrue.Ensuite tu pourras souffler toi aussi.
Laissant les hommes,Lise retrouva Margot mettant la table.Le feu ronflait et une délicieuse chaleur avait envahi la salle,une délicieuse odeur de lardons grillés flottait dans l'air.
Voyant entrer la jeune femme,Margot lui lança:
_Bon,tu vas me retourner la salade.Mon dieu,mon dieu,rien n'est prèt,je suis en retard aujourd'hui.Faut dire,le Jean avec ses idées de bain et ses bétises,il me fait perdre mon temps.
Justement ce dernier s'encadra sur le seuil ,frais propre comme un sou neuf et coiffé pour une fois.
_Margot,ma bonne Margot,pardonne moi je peux faire quelque chose pour t'aider;les autres arrivent je crois dit-il d'un air taquin.
Mais la cuisinière lui jeta un oeil sombre et sans plus rien dire,foudroyé,Jean s'assit sur un banc.
Décidement se disait il quelle soupe au lait.Une brave femme,mais quelle raleuse.Dés que les choses ne vont plus à sa façon,la voilà qui prend la mouche.Heureusement,dans cinq minutes dés que
tout sera rentré en ordre,elle n'y pensera plus,mais en attendant,il vaut mieux faire le dos rond.
A ce moment le vieux Dominique fit son entrée.Ayant passé la matinée au soleil,il s'arrèta net.Ses yeux avaient du mal à s'habituer à la faible luminosité de la cuisine.Il se gratta la nuque,se
frotta les yeux et s'écria:
_Bon dieu,ma bonne Margot,j'espère que tu as du vin au frais,les gars et moi,on a eu chaud ce matin,on a pas encore l'habitude et ces bouffées de soleil ça nous a surpris.
Puis remarquant Jean tout propre vétu il s'étonna!
_Et mon gars,où tu vas comme ça,y a pas idée d'être aussi pomponné en plein midi!
Alors Jean expliqua sa mésaventure,mais lorsque le beau Louis et Mathieu qui étaient sur ses talons entrèrent à leur tour,il dut reprendre son récit depuis le début.Après son explication,les
trois hommes riaient à gorge déployée.
_Heureusement que tu t'es lessivé rétorqua le beau Louis.Je suis sur que Margot t'aurait mis à la porte,hein Margot!
La cuisinière étaiat en train de battre des oeufs dans une profonde jatte de grès.Avant de répondre,elle y versa une louchette de crème.
_Ce gars là rala t elle en fronçant les sourcils,l'espère qu'il fera pas une anerie tous les jours,sinon vous mangerez jamais à l'heure.Pendant que Monsieur paressait dans un bain,j'ai du courrir
devant mon fourneau pour que tout soit prèt à temps.
_Ecoute ma bonne dit Dominique,y a pas de quoi s'énerver comme ça.T'es toute rouge de te remuer.On dirait un coq qu'a vu un galant dans son harem.Tu sais,on peut attendre un peu,ça nous fait du
bien de souffler,de paresser.La matinée a été dure.Faut toujours que tu t'irrites pour rien.
Margot lui coupa la parole.
_Ecoute mon homme,toi,tu te mèles pas de mes affaires.Toi tu t'occupes de la ferme et moi de la maison.Et il faut que ça marche comme je veux.
Elle se radoucit un peu.
_Rien qu'à l'idée que Monsieur et sa dame vont arriver prochainement,je vois déjà le travail.Alors j'ai pas le temps de préparer un bain chauqe fois qu'un gars se jette à l'étang.Bon,à table
maintenant.
Les hommes se regardèrent sans rien dire,d'un air soumis.Ils savaient trop que Margot ne pouvait être raisonné.Quand elle avait une idée,personne n'aurait pu la convaincre.
Aussi après s'être lavé les mains sur la pierre d'évier et rafraichi le visage,chacun pris place de chaque coté de l'imposante table.
Suite du Chapitre 1,bientôt..............



Maururu.......A bientôt
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